Instrumentation d’essai et chaîne de mesure : capteurs, acquisition

Accéléromètre piézoélectrique et jauge de déformation collée sur un montage d'essai en aluminium, dans un laboratoire d'essais
Accéléromètre piézoélectrique et jauge de déformation collée sur un montage d'essai en aluminium, dans un laboratoire d'essais

Ressource AVNIR Engineering

Actualité — Le salon SENSOR+TEST 2026 s’est tenu du 9 au 11 juin 2026 à Nuremberg, avec en parallèle la conférence européenne de test et télémesure ETTC 2026 et la 23e rencontre ITG/GMA consacrée aux capteurs et systèmes de mesure : trois jours consacrés aux capteurs, aux techniques de mesure et aux systèmes de test, autrement dit à la chaîne de mesure qui alimente tout essai instrumenté (Fraunhofer IZFP, juin 2026).

L’instrumentation d’essai décide de la valeur d’une campagne avant même que la sollicitation soit appliquée : un capteur mal choisi, une fréquence d’échantillonnage trop basse ou un étalonnage sans traçabilité produisent des courbes propres et des chiffres faux. Cet article suit la chaîne de mesure maillon par maillon, du capteur au budget d’incertitude, avec les relations à connaître (loi de la jauge, condition de Shannon, incertitude élargie) et les livrables qu’un donneur d’ordre doit exiger d’un essai instrumenté.

L’essentiel

  • Une chaîne de mesure comporte cinq maillons : capteur, conditionnement, acquisition, traitement, validation ; chacun contribue au budget d’incertitude.
  • Le capteur borne la bande passante et la sensibilité de toute la chaîne : un accéléromètre piézoélectrique reste plat jusqu’à 10 000 Hz environ, une jauge délivre 0,5 mV/V en quart de pont pour 1 000 µm/m.
  • La condition de Shannon f_e > 2·f_max et un filtre anti-repliement analogique sont obligatoires ; en pratique on échantillonne bien au-delà du double.
  • La résolution du convertisseur (16 ou 24 bits) n’apporte rien si le bruit de la chaîne dépasse le pas de quantification.
  • Une valeur d’essai n’est une valeur de conception qu’avec un étalonnage traçable et une incertitude élargie U = k·u_c, k = 2.
  • Limites : intrusivité du capteur, erreurs de montage hors budget, dérive dans le temps ; la représentativité du profil relève d’un autre sujet.

Qu’est-ce que l’instrumentation d’essai

L’instrumentation d’essai désigne l’ensemble des moyens qui transforment une grandeur physique (déformation, accélération, température, pression, effort) en une valeur numérique exploitable, accompagnée de son incertitude. Elle se distingue de la conception du moyen d’essai, traitée dans l’article sur le développement d’un banc d’essai : le banc applique la sollicitation, la chaîne de mesure la quantifie. Une chaîne de mesure comporte cinq maillons : capteur, conditionnement, acquisition, traitement, validation. Chaque maillon dégrade le signal d’une façon connue. Le travail de l’ingénieur d’essai consiste à chiffrer cette dégradation et à la rendre acceptable pour l’usage prévu.

Le cadre normatif du domaine place la mesure dans le système qualité. La norme ISO 10012, révisée en 2026, traite la maîtrise des processus de mesure comme une composante du management de la qualité, et non comme la seule vérification des instruments. Pour un donneur d’ordre, la conséquence est directe : un résultat d’essai sans budget d’incertitude ni traçabilité d’étalonnage n’est pas une valeur de conception.

Capteurjauge, accéléromètreConditionnementpont, ampli, filtreAcquisitionéchantillonnage, CANTraitementfiltrage, spectresValidationincertitude, traçabilitéétalonnage et retourdu physique au numérique
Chaîne de mesure d’un essai, schéma de principe : chaque bloc ajoute sa contribution au budget d’incertitude.

Le capteur borne ce que la chaîne pourra mesurer

Le capteur est le maillon qui convertit la grandeur physique en signal électrique, et son choix fixe d’emblée la bande passante, la sensibilité et la plage de mesure de toute la chaîne. Une jauge de déformation collée mesure une déformation locale, dans une direction, pas une contrainte : la contrainte se déduit ensuite par la loi de comportement du matériau. Un accéléromètre piézoélectrique délivre une charge (en pC) ou, avec électronique intégrée, une tension (en mV) proportionnelle à l’accélération ; un capteur piézoélectrique de ce type présente une réponse plate jusqu’à 10 000 Hz environ, contre 200 Hz pour les anciens capteurs à jauges. Un thermocouple de type K couvre en usage continu 0 à 1 100 °C, avec une tension de sortie faible qui impose un conditionnement soigné. Une cellule de force associe des jauges montées en pont et se lit en mV/V.

Familles de capteurs usuelles en instrumentation d’essai et point de vigilance associé
GrandeurCapteurSignal de sortiePoint de vigilance
DéformationJauge métallique colléeVariation de résistance, lue en mV/V sur pontCollage, direction de mesure, compensation thermique
AccélérationAccéléromètre piézoélectriqueCharge en pC ou tension en mV (électronique intégrée)Masse ajoutée sur structure légère, fixation, câble
TempératureThermocoupleTension de quelques millivolts au plusSoudure froide, gradient le long des fils
PressionCapteur à membraneTension ou courant proportionnelVolume mort, fréquence propre de la ligne de prise
EffortCellule de force à jaugesmV/VEfforts parasites hors axe, moment appliqué

Trois questions ordonnent le choix d’un capteur :

  • quelle bande de fréquence utile l’essai exige, du quasi-statique au choc ;
  • quelle amplitude maximale attendue, avec une marge pour ne pas saturer ;
  • quel environnement (température, humidité, champ électromagnétique) le capteur subira pendant l’essai.

Conditionnement : du pont de Wheatstone au signal exploitable

Le conditionnement est l’étage qui alimente le capteur, amplifie et filtre son signal avant la numérisation. Pour une jauge, la variation relative de résistance est trop faible pour être lue directement. On insère la jauge dans un pont de Wheatstone alimenté sous une tension d’excitation, typiquement 5 V ou 12 V, et l’on mesure le déséquilibre du pont en millivolts. La relation de base est la loi de la jauge :

ΔR / R = k · εLoi de la jauge : ΔR/R variation relative de résistance, k facteur de jauge (de l’ordre de 2 pour une jauge métallique à trame usuelle), ε déformation en m/m. Application : ε = 1 000 µm/m et k = 2 donnent ΔR/R = 0,2 %, soit 0,7 Ω sur une jauge de 350 Ω ; en quart de pont, la sortie vaut environ k·ε/4 = 0,5 mV/V, soit 2,5 mV sous 5 V d’excitation. Source : Wikipédia, Jauge de déformation.

Un signal de 2,5 mV pleine échelle explique pourquoi le câblage, la longueur des fils et la compensation de température comptent autant que le capteur lui-même. Pour un accéléromètre à charge, le conditionneur est un amplificateur de charge ; pour un capteur à électronique intégrée, une alimentation à courant constant suffit. Le conditionneur porte sa propre bande passante, son bruit et sa dérive thermique, que le budget d’incertitude doit intégrer.

Acquisition : échantillonnage, anti-repliement, résolution

L’acquisition consiste à échantillonner le signal conditionné à intervalles réguliers, puis à le numériser. Le théorème d’échantillonnage impose une fréquence d’échantillonnage supérieure au double de la fréquence maximale contenue dans le signal. En dessous, le repliement de spectre ramène dans la bande utile des composantes qui n’y sont pas, et rien dans les données ne le signale après coup. Un filtre passe-bas analogique placé avant le convertisseur, dit anti-repliement, est donc obligatoire.

f_e > 2 · f_maxCondition de Shannon : f_e fréquence d’échantillonnage, f_max fréquence la plus élevée du signal utile. Application : pour une bande utile de 2 000 Hz, f_e doit dépasser 4 000 Hz ; comme un filtre réel n’a pas de coupure franche, on retient en pratique une fréquence d’échantillonnage nettement supérieure, par exemple 10 kHz avec un filtre anti-repliement coupant au-dessus de 2 000 Hz. Source : Wikipédia, Théorème d’échantillonnage.

La résolution du convertisseur analogique-numérique fixe le pas de quantification q = V_ref / 2ⁿ. Sur une pleine échelle de 10 V, un convertisseur 16 bits distingue 65 536 niveaux, soit un pas voisin de 153 µV ; un convertisseur 24 bits descend à 0,6 µV. Ce gain n’a de sens que si le bruit de la chaîne en amont est inférieur au pas : au-delà, les bits supplémentaires codent du bruit. La plage d’entrée doit aussi être ajustée à l’amplitude attendue, sinon un signal de 2,5 mV sur une entrée de 10 V n’exploite qu’une fraction infime de la dynamique.

Paramètres d’acquisition et grandeur qu’ils gouvernent
ParamètreCe qu’il fixeRelation ou ordre de grandeur
Fréquence d’échantillonnage f_eBande utile observablef_e > 2·f_max, marge pratique au-delà
Filtre anti-repliementRejet des composantes au-dessus de f_e/2Coupure sous f_e/2, atténuation forte avant f_e/2
Résolution du convertisseurPas de quantificationq = V_ref / 2ⁿ ; 16 bits : 65 536 niveaux
Plage d’entréeExploitation de la dynamiqueGain adapté à l’amplitude pleine échelle attendue
Synchronisation des voiesPhase entre capteursÉchantillonnage simultané pour les fonctions de transfert

AVNIR Engineering

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Traitement : du signal numérisé aux grandeurs d’essai

Le traitement consiste à convertir les échantillons bruts en grandeurs que le bureau d’études peut comparer à une exigence ou à un calcul. Sur une voie de déformation, la première opération est la conversion en contrainte par la loi de Hooke, σ = E·ε : avec un module d’Young de 69 GPa pour l’aluminium, une déformation de 1 000 µm/m correspond à 69 MPa. Sur une voie dynamique, on calcule des spectres par transformation de Fourier discrète, dont la résolution en fréquence vaut Δf = f_e / N : à 10 kHz d’échantillonnage sur des blocs de 8 192 points, deux raies séparées de moins de 1,22 Hz ne se distinguent pas. Les fonctions de transfert entre une voie d’excitation et une voie de réponse exigent des voies échantillonnées simultanément, sans quoi la phase est fausse.

Le traitement ne corrige jamais une acquisition défaillante. Un filtre numérique appliqué après coup ne retire pas un repliement, un moyennage ne compense pas une saturation, et un lissage masque un défaut de contact au lieu de le révéler. La règle pratique est de conserver les données brutes horodatées, de documenter chaque opération de traitement et de pouvoir rejouer la chaîne complète depuis les échantillons.

Étalonnage, traçabilité et budget d’incertitude

La validation d’une chaîne de mesure repose sur trois opérations. L’étalonnage établit la relation entre la valeur indiquée par la chaîne et la valeur de référence d’un étalon. La traçabilité métrologique garantit que cet étalon se rattache, par une chaîne ininterrompue d’étalonnages documentés, à une référence nationale ou internationale. Le budget d’incertitude combine enfin les contributions de chaque maillon selon la méthode du GUM (JCGM 100:2008, BIPM). Une chaîne étalonnée en bloc, capteur et conditionneur ensemble, vaut mieux qu’une somme d’étalonnages séparés, car elle intègre les interactions entre maillons.

u_c = √(u₁² + u₂² + … + uₙ²) ; U = k · u_cIncertitude-type composée u_c des contributions indépendantes u_i, puis incertitude élargie U avec facteur d’élargissement k = 2 (niveau de confiance d’environ 95 %). Application : capteur 0,5 %, conditionneur 0,2 %, convertisseur 0,05 %, étalon 0,3 % donnent u_c ≈ 0,62 % et U ≈ 1,2 % de la valeur lue. Source : Wikipédia, Incertitude de mesure.
Exemple de budget d’incertitude d’une voie de mesure de déformation (valeurs génériques)
ContributionType d’évaluationIncertitude-type u_iPart de u_c²
Capteur (facteur de jauge, linéarité)B, données constructeur0,5 %65 %
Étalon de référenceB, certificat d’étalonnage0,3 %24 %
Conditionneur (gain, dérive)B, données constructeur0,2 %10 %
Convertisseur (quantification, bruit)A, répétitions0,05 %1 %
Composée u_cSomme quadratique0,62 %100 %

Le tableau montre où porter l’effort : ici, le capteur et l’étalon représentent près de 90 % de la variance, et gagner un bit de résolution ne changerait rien. Cette lecture évite de dépenser sur le maillon qui ne limite pas la chaîne.

Ce que l’instrumentation d’essai ne dit pas

La première limite tient à l’intrusivité du capteur. Un accéléromètre de quelques grammes fixé sur un panneau mince modifie les fréquences propres qu’il est censé mesurer ; une jauge collée ne voit que la déformation sous sa grille, dans sa direction, et ne dit rien du gradient à quelques millimètres. Un capteur mal placé fournit une valeur juste d’une grandeur qui n’est pas celle recherchée.

La deuxième limite est le budget d’incertitude lui-même : il couvre les contributions identifiées, pas une erreur de montage, une inversion de voie ou un câble défectueux. L’angle mort est donc procédural, et il se traite par une vérification fonctionnelle de chaque voie avant l’essai (excitation connue, réponse attendue). La dérive dans le temps impose enfin de réétalonner : une chaîne validée l’an dernier n’est pas validée aujourd’hui sans contrôle.

La troisième limite dépasse la mesure : une chaîne parfaite ne rend pas un essai représentatif. La question du profil appliqué relève de la qualification en vibration selon DO-160, MIL-STD-810 ou ECSS, et celle de l’environnement réel relève des essais sur avion instrumenté, où la même chaîne doit en plus tenir la pression, la température et l’autonomie d’un vol.

Cadrer l’instrumentation d’essai avec un bureau d’études

Un donneur d’ordre qui confie un essai instrumenté exige des livrables précis, indépendamment du moyen utilisé :

  • un plan d’instrumentation : voies, capteurs, positions cotées, directions, sensibilités et numéros de série ;
  • les certificats d’étalonnage de chaque voie, avec la date et le rattachement de l’étalon ;
  • les paramètres d’acquisition : fréquence d’échantillonnage, filtre anti-repliement, plage d’entrée, résolution ;
  • le budget d’incertitude par voie, avec l’incertitude élargie et son facteur k ;
  • les données brutes horodatées, en plus des valeurs traitées, pour permettre une réanalyse.

Sur un essai dynamique, la chaîne alimente ensuite l’analyse vibratoire : spectres, fonctions de transfert, amortissement. La qualité de ces résultats dépend de la synchronisation des voies et du respect de la condition de Shannon bien plus que de la puissance de calcul en aval. AVNIR Engineering intervient sur ce cadrage soit par des ingénieurs intégrés dans les équipes du client, soit par une étude confiée au bureau d’études, dans le cadre de sa certification ISO 9001:2015.

FAQ : instrumentation d’essai et chaîne de mesure

Qu’est-ce qu’une chaîne de mesure en instrumentation d’essai ?

C’est la succession des éléments qui transforment une grandeur physique en valeur numérique : capteur, conditionneur, système d’acquisition, traitement, puis validation par étalonnage et budget d’incertitude. Chaque élément possède sa bande passante, son bruit et sa dérive. La qualité du résultat final dépend du maillon le plus faible, pas de la moyenne des maillons.

Comment choisir la fréquence d’échantillonnage d’un essai ?

On part de la fréquence la plus élevée du signal utile, f_max. Le théorème d’échantillonnage impose f_e supérieure à 2·f_max, mais un filtre anti-repliement réel n’a pas de coupure franche. On retient donc une marge : pour une bande utile de 2 000 Hz, une fréquence d’échantillonnage de l’ordre de 10 kHz avec un filtre coupant au-dessus de 2 000 Hz est une pratique courante.

Pourquoi faut-il un filtre anti-repliement avant le convertisseur ?

Parce que toute composante du signal située au-dessus de la moitié de la fréquence d’échantillonnage se replie dans la bande utile et s’y superpose à des fréquences fausses. Une fois les données enregistrées, rien ne permet de distinguer une composante réelle d’une composante repliée. Le filtre doit être analogique et placé avant la numérisation, pas appliqué après coup.

Quelle est la différence entre étalonnage et traçabilité métrologique ?

L’étalonnage établit la relation entre l’indication de la chaîne et la valeur d’un étalon de référence, avec son incertitude. La traçabilité métrologique garantit que cet étalon est lui-même rattaché, par une chaîne ininterrompue d’étalonnages documentés, à une référence nationale ou internationale. Un étalonnage sans traçabilité n’a pas de valeur contractuelle.

Faut-il un convertisseur 24 bits pour un essai mécanique ?

Pas systématiquement. Sur 10 V de pleine échelle, 16 bits donnent un pas de quantification voisin de 153 µV et 24 bits descendent à 0,6 µV. Ce gain n’est utile que si le bruit du capteur et du conditionneur est inférieur au pas ; sinon les bits supplémentaires codent du bruit. L’adaptation de la plage d’entrée à l’amplitude attendue compte souvent davantage.

Une campagne d’essais instrumentée à cadrer ?

AVNIR Engineering conçoit et instrumente des bancs d’essai, conduit des essais mécaniques, vibratoires et acoustiques, et exploite les mesures jusqu’à la corrélation avec le calcul. Le cadrage de la chaîne de mesure, du plan d’instrumentation au budget d’incertitude, fait partie de chaque campagne. L’intervention se fait par des ingénieurs intégrés chez le client ou par une étude confiée au bureau d’études, dans le cadre de la certification ISO 9001:2015 d’AVNIR.

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Sources & références

  • Fraunhofer IZFP, Sensor+Test 2026 (9-11 June 2026, Nuremberg) : consulter
  • Wikipédia, Théorème d’échantillonnage : consulter
  • Wikipédia, Jauge de déformation : consulter
  • Wikipédia, Incertitude de mesure : consulter
  • AFNOR, Metrology: the ISO standard that makes it a management system (ISO 10012:2026) : consulter

Référentiels cités dans cet article. Liens vers les organismes émetteurs, vérifiés le 3 septembre 2026.

Nathalie Voisin, directrice opérationnelle d'AVNIR Engineering

Nathalie Voisin

Directrice opérationnelle, AVNIR Engineering

Nathalie pilote les missions d’ingénierie mécanique, de matériaux et de compatibilité électromagnétique confiées par les industriels de l’aéronautique, du spatial et de la défense.

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